Entorse, tendinite, douleur au genou qui traîne depuis des mois : la plupart des sportifs amateurs pensent que la blessure arrive « par malchance », lors d'un mauvais geste ou d'un mauvais appui. En réalité, la recherche en médecine du sport montre que la blessure sportive est presque toujours multifactorielle : elle résulte de l'interaction entre plusieurs facteurs de risque, pas d'un incident isolé (Bittencourt et al., 2016). Le modèle classique de van Mechelen et ses collaborateurs, qui structure encore aujourd'hui la démarche de prévention en kinésithérapie du sport, décrit ce processus en quatre étapes : identifier l'ampleur du problème, en comprendre les causes, tester des mesures de prévention, puis en évaluer l'effet (van Mechelen et al., 1992).
Voici les cinq facteurs de risque qui reviennent le plus régulièrement dans la littérature scientifique, tous sports confondus, et ce que cela change concrètement pour vous.
L'antécédent de blessure : le facteur le plus prédictif, toutes pathologies confondues
C'est, de loin, le facteur de risque le mieux documenté dans la littérature, quelle que soit la pathologie ou le sport étudié. Une revue systématique portant sur les blessures de l'aine et de la hanche dans les sports de terrain a identifié l'antécédent de blessure comme le facteur de risque le plus constant, avec un risque multiplié par 2,6 à 7,3 selon les études incluses (Ryan et al., 2014). Une étude de cohorte portant sur près de 2 400 coureurs a montré que le facteur de risque le plus fort pour développer une tendinopathie d'Achille était un antécédent de cette même pathologie dans les 12 mois précédents (Lagas et al., 2020).
Plusieurs mécanismes peuvent contribuer à expliquer ce risque accru : déficits de force ou de contrôle neuromusculaire persistants, récupération fonctionnelle incomplète, ou exposition trop rapide aux contraintes sportives après la reprise. Leur importance respective dépend toutefois de la pathologie et du sportif concernés, la littérature identifie l'association, pas un mécanisme causal unique et systématique (Ryan et al., 2014).
Ce que cela change pour vous : la fin de la douleur ne signifie pas la fin du risque. Si vous avez déjà été blessé, considérez cette zone comme une zone de vigilance durable, y compris plusieurs mois après la reprise.
Les erreurs de gestion de la charge d'entraînement
Le corps s'adapte à l'effort, à condition que l'augmentation de charge (volume, intensité, fréquence) reste compatible avec sa capacité de récupération. Une augmentation brutale, non préparée par les semaines précédentes, est un facteur de risque régulièrement identifié dans la littérature sur la prévention des blessures sportives (Gabbett, 2016).
Il faut toutefois être prudent sur la façon dont ce principe est parfois présenté. Le ratio de charge aiguë/chronique (ACWR), très popularisé depuis 2016, proposait des seuils précis censés délimiter une « zone de sécurité ». Ces seuils ont depuis fait l'objet de critiques méthodologiques sérieuses : plusieurs auteurs ont montré que l'outil présente des biais statistiques qui remettent en question sa capacité à prédire réellement le risque de blessure (Impellizzeri et al., 2020). Le principe reste néanmoins solide en tant que tel : ce n'est pas un chiffre magique qui protège, mais l'évitement des pics de charge auxquels le corps n'a pas été progressivement exposé.
Ce que cela change pour vous : méfiez-vous des reprises trop enthousiastes après une pause, des stages intensifs ponctuels, ou des séances isolées beaucoup plus longues ou plus intenses que d'habitude, bien plus que du volume hebdomadaire moyen en lui-même.
Les déficits de force musculaire et de contrôle neuromusculaire
Le renforcement musculaire figure parmi les interventions de prévention les mieux étayées dans la littérature sportive. Une méta-analyse d'essais randomisés contrôlés a montré que le renforcement musculaire réduisait le risque global de blessure sportive à moins d'un tiers, avec une réduction quasiment de moitié pour les blessures de surutilisation (Lauersen et al., 2014). Une actualisation de cette revue a confirmé un effet protecteur dose-dépendant (Lauersen et al., 2018).
Certains déficits spécifiques sont associés à des pathologies précises : une faiblesse des adducteurs de hanche est associée à un risque multiplié par plus de 4 de blessure à l'aine dans les sports de terrain (Ryan et al., 2014), et la faiblesse du quadriceps figure parmi les rares facteurs de risque du syndrome fémoro-patellaire disposant d'un niveau de preuve au moins modéré dans les études prospectives (Crossley et al., 2019).
Nuance importante : identifier un facteur de risque n'équivaut pas à démontrer qu'agir dessus prévient la blessure. Crossley et al. (2019) soulignent d'ailleurs que les essais cliniques de renforcement des membres inférieurs n'ont généralement pas réussi à démontrer une prévention efficace de l'apparition du syndrome fémoro-patellaire, malgré l'association claire entre faiblesse du quadriceps et cette pathologie. Le renforcement reste une stratégie de prévention globale bien étayée (Lauersen et al., 2014, 2018), mais corriger un facteur de risque isolé ne garantit pas mécaniquement l'absence de blessure.
Ce que cela change pour vous : le renforcement musculaire n'est pas réservé aux sportifs de haut niveau ou à la phase de rééducation après blessure. C'est un axe de prévention à part entière, à intégrer en amont, y compris chez le sportif asymptomatique.
Les facteurs psychologiques : un élément important de la récupération et de la persistance des symptômes
C'est le facteur le plus souvent négligé, y compris par les sportifs eux-mêmes. Une revue de plus de 100 facteurs étudiés dans la littérature sur le syndrome fémoro-patellaire a identifié, aux côtés des facteurs biomécaniques et structurels, un ensemble de facteurs psychologiques associés à la douleur, à sa persistance et au handicap fonctionnel : anxiété, catastrophisme (la tendance à anticiper le pire scénario face à une douleur), peur du mouvement et état de santé mentale général (Crossley et al., 2019). Les auteurs plaident pour une prise en charge intégrant explicitement ces aspects psychosociaux, au-delà de la seule rééducation physique (Crossley et al., 2019).
Précision importante : ces facteurs sont associés à la douleur, à sa chronicisation et au handicap ressenti, ce n'est pas la même chose que d'être démontrés, par des études prospectives, comme provoquant l'apparition d'une nouvelle blessure au même titre que l'antécédent de blessure (facteur n°1). Ce constat n'est pas isolé au genou : le modèle actualisé de l'instabilité chronique de cheville intègre lui aussi une dimension psychologique et perceptive dans la persistance des symptômes et le risque de récidive, aux côtés des déficits mécaniques (Hertel & Corbett, 2019).
Ce que cela change pour vous : la peur de se reblesser, ou l'appréhension excessive d'un mouvement après une douleur, n'est pas qu'un ressenti à ignorer, c'est un élément documenté qui influence la récupération et la persistance des symptômes. Ce n'est pas un détail à minimiser, ni pour vous, ni pour votre kinésithérapeute.
Une récupération insuffisante, notamment le sommeil
La récupération n'est pas un à-côté de l'entraînement, elle en fait partie intégrante. Une quantité et une qualité de sommeil insuffisantes compromettent le processus de récupération après l'effort et sont associées à un risque accru de surentraînement et de blessure chez le sportif (Nédélec, 2020). C'est souvent le facteur le plus facilement sacrifié lorsque la charge d'entraînement augmente sans que le temps de récupération suive en proportion.
Ce que cela change pour vous : si vous augmentez votre volume ou votre intensité d'entraînement, la question à vous poser n'est pas seulement « est-ce que je peux tenir la séance », mais « est-ce que je récupère suffisamment entre les séances », sommeil compris.
En résumé
Aucun de ces cinq facteurs n'agit isolément : c'est leur combinaison qui explique la survenue d'une blessure, pas un facteur unique pris séparément (Bittencourt et al., 2016).
C'est précisément la raison d'être d'un bilan initial en kinésithérapie du sport : il ne se limite pas à évaluer la zone douloureuse, il cherche à identifier lesquels de ces facteurs sont présents chez vous, pour construire une prévention réellement individualisée plutôt qu'un conseil générique.
Prendre rendez-vous →Bibliographie
- Bittencourt, N. F. N., Meeuwisse, W. H., Mendonça, L. D., Nettel-Aguirre, A., Ocarino, J. M., & Fonseca, S. T. (2016). Complex systems approach for sports injuries: Moving from risk factor identification to injury pattern recognition, narrative review and new concept. British Journal of Sports Medicine, 50(21), 1309–1314. https://doi.org/10.1136/bjsports-2015-095850
- Crossley, K. M., van Middelkoop, M., Barton, C. J., & Culvenor, A. G. (2019). Rethinking patellofemoral pain: Prevention, management and long-term consequences. Best Practice & Research Clinical Rheumatology, 33(1), 48–65. https://doi.org/10.1016/j.berh.2019.02.004
- Gabbett, T. J. (2016). The training-injury prevention paradox: Should athletes be training smarter and harder? British Journal of Sports Medicine, 50(5), 273–280. https://doi.org/10.1136/bjsports-2015-095788
- Hertel, J., & Corbett, R. O. (2019). An updated model of chronic ankle instability. Journal of Athletic Training, 54(6), 572–588. https://doi.org/10.4085/1062-6050-344-18
- Impellizzeri, F. M., Tenan, M. S., Kempton, T., Novak, A., & Coutts, A. J. (2020). Acute:chronic workload ratio: Conceptual issues and fundamental pitfalls. International Journal of Sports Physiology and Performance, 15(6), 907–913. https://doi.org/10.1123/ijspp.2019-0864
- Lagas, I. F., Fokkema, T., Verhaar, J. A. N., Bierma-Zeinstra, S. M. A., de Vos, R. J., & van Middelkoop, M. (2020). Incidence of Achilles tendinopathy and associated risk factors in recreational runners: A large prospective cohort study. Journal of Science and Medicine in Sport, 23(5), 448–452. https://doi.org/10.1016/j.jsams.2019.12.006
- Lauersen, J. B., Bertelsen, D. M., & Andersen, L. B. (2014). The effectiveness of exercise interventions to prevent sports injuries: A systematic review and meta-analysis of randomised controlled trials. British Journal of Sports Medicine, 48(11), 871–877. https://doi.org/10.1136/bjsports-2013-092538
- Lauersen, J. B., Andersen, T. E., & Andersen, L. B. (2018). Strength training as superior, dose-dependent and safe prevention of acute and overuse sports injuries: A systematic review, qualitative analysis and meta-analysis. British Journal of Sports Medicine, 52(24), 1557–1563. https://doi.org/10.1136/bjsports-2018-099078
- Nédélec, M. (2020). Stratégies de récupération dans le sport de haut niveau : place de la quantité et de la qualité du sommeil. Revue Médicale de Liège, 75(1), 49–52.
- Ryan, J., DeBurca, N., & Mc Creesh, K. (2014). Risk factors for groin/hip injuries in field-based sports: A systematic review. British Journal of Sports Medicine, 48(14), 1089–1096. https://doi.org/10.1136/bjsports-2013-092263
- van Mechelen, W., Hlobil, H., & Kemper, H. C. G. (1992). Incidence, severity, aetiology and prevention of sports injuries: A review of concepts. Sports Medicine, 14(2), 82–99. https://doi.org/10.2165/00007256-199214020-00002